Au début des années 2000, la doctrine dominante tenait en une phrase : garder la conception, sous-traiter la fabrication. Vingt ans plus tard, une partie du tissu industriel français a disparu avec cette idée.
Aujourd’hui, une autre génération d’entreprises fait le pari inverse. Elle construit des robots, des matériaux, des lignes de production. Le mapping 2026 du Poool en recense 87 en Ille-et-Vilaine, un peu plus d’une entreprise sur cinq (21 %) parmi les 413 startups et scaleups de l’écosystème French Tech Rennes Saint-Malo.
Mais qu’est-ce qu’une startup industrielle, au juste ? Loin de se limiter à une taille, un bâtiment, elle se définit à travers un pari, celui d’investir dans une capacité de production, en France ou à l’étranger, et de dépasser le stade du prototype. Nous ne parlons plus d’usine au sens traditionnel où on l’entend et c’est tout le sujet de cet article.
Le mot « usine » ne dit plus la même chose
Pendant vingt ans, produire était presque devenu un gros mot dans l’innovation française. Vous vous souvenez d’ailleurs peut-être de cette formulation de Serge Tchuruk, PDG d’Alcatel, qui déclarait : « On garde l’intelligence en France et la production en Chine ». Le logiciel, la plateforme, le service : voilà ce qui racontait l’innovation.
Le mouvement s’est inversé à partir du 19 janvier 2022 (oui, c’est très précis), quand l’État a lancé le Plan Startups et PME Industrielles : 2,3 milliards d’euros opérés par Bpifrance dans le cadre de France 2030, avec un objectif affiché de 100 nouveaux sites industriels par an. Depuis, la mécanique politique tourne.
À l’échelle nationale, le mouvement reste d’ailleurs plus fragile qu’on ne le raconte souvent. Selon les données de la Direction Générale des Entreprises, la France comptait 20 ouvertures d’usines au premier semestre 2026, contre 43 un an plus tôt. Après un rebond réel entre 2021 et 2025, la trajectoire nationale est aujourd’hui sur un plateau, entre hausse, stagnation et rechute possible. Il est alors intéressant de voir comment, localement, la filière industrielle a évolué et s’est densifiée, diversifiée, ces 6 dernières années.
Le pari du Poool dès 2019
Ces 87 entreprises recensées se répartissent en trois profils : près de 50 relèvent d’un code NAF strictement industriel (fabrication, énergie, déchets) ; une quinzaine sont des deeptech qui conçoivent déjà un produit physique promis à l’industrialisation, et une douzaine outillent les industriels dans les domaines de robotique, IA, cybersécurité, sans être elles-mêmes des usines.
Mais ce n’est pas un tissu de jeunes pousses. Cailabs a onze ans, Gaïago douze ; Unseenlabs, OKwind et Stirweld ont ouvert la voie entre 2015 et 2017, bien avant que le mot « réindustrialisation » ne s’impose. Sur l’ensemble des 50 entreprises au code NAF industriel, l’âge moyen atteint ainsi 8 ans, même si 52 % d’entre elles ont été créées depuis 2020. Le Covid n’en est probablement pas la cause, on l’évoquait déjà dans notre lecture du premier trimestre 2026 à propos de la dynamique de création en Bretagne, mais plutôt un accélérateur d’un mouvement déjà enclenché. Ce n’est donc pas un signal d’émergence, mais de consolidation progressive d’un écosystème, par générations successives.
Ce mouvement, le Poool l’a porté avant la plupart des acteurs de l’accompagnement dans le milieu de l’innovation. Jusqu’à fin 2019, l’innovation que l’on y suivait était presque exclusivement tournée vers le numérique (logiciel, plateforme, service). Puis un choix stratégique a été fait, celui d’ouvrir l’accompagnement au-delà du code, et d’intégrer frontalement la filière industrielle. Le portefeuille en porte aujourd’hui la trace, puisqu’environ 20 % des entreprises en développement accompagnées par le Poool sont désormais des startups industrielles, contre une poignée à peine quelques années plus tôt.
Trois profils
Derrière les données du mapping, on retrouve en réalité trois familles d’entreprises très différentes.
1/ Celles qui fabriquent directement, avec une phase de prototypage avant le passage à l’échelle : Agriloops (élevage de gambas bas carbone), Ostrea (nouveaux matériaux), 3D-Tex (matériaux innovants), Circul’Egg (valorisation de coquilles d’œufs, découvrez notre article sur leur expérimentation avec le Lab Rennes St-Malo juste ici).
2/ Celles qui fournissent les moyens de produire, sans nécessairement une usine à leur nom : Stirweld et sa technologie de soudage (qu’on aurait aussi pu classer côté fabricants, avec ses têtes de soudage), Deephawk et son IA industrielle, Purecontrol sur le pilotage d’équipements industriels, etc.
3/ Celles qui se situent à la frontière, entre deeptech et industrie (biotech, électronique, matériaux critiques), les cas de Cailabs (photonique), Unseenlabs (surveillance spatiale), Osmos X et Planexus toujours sur le spatial.
Ces typologies dessinent une industrie sans secteur dominant sur le territoire. Le plus fourni reste l’automobile et la mobilité, avec une dizaine d’entreprises aux réalités très différentes : des stations de connectivité IoT de Kerlink aux vélos-cargos électriques de Galian Cycles. On y trouve aussi beaucoup d’électronique, de robotique médicale (Winnovmed), et une agritech qui déborde des seuls robots des champs. Agriodor, par exemple, lutte contre les insectes ravageurs par diffusion d’odeurs.
Ensuite vient le spatial, un secteur qui pèse lourd sur le territoire. Cailabs, à lui seul, donne la mesure de ce que peut devenir une de ces entreprises. Sous ses dômes truffés d’optique, des stations-sol captent des lasers depuis l’espace, avec assez d’emprise au sol pour réclamer un vrai bâtiment industriel. L’entreprise représente environ 170 salariés aujourd’hui, 70 % du chiffre d’affaires à l’export et 103 millions d’euros levés depuis la création en 2013. Suivent, à des tailles plus modestes, l’énergie, le textile, la biotech, la cybersécurité et le naval.
Mais, lorsque l’on lit à travers les lignes du listing officiel des boites industrielles en Ille-et-Vilaine, le mapping raconte aussi une autre industrie bien réelle sur le territoire : celle qui transforme un déchet en ressource, ou répare plutôt que jette.
Circul’Egg valorise les membranes d’œuf, un sous-produit jusqu’ici classé « déchet ». Treize mois d’expérimentation, sous le regard du LAB Rennes Saint-Malo, avec Œuf du Breil l’un des principaux producteurs français d’ovoproduits, ont été nécessaires pour stabiliser le procédé et obtenir, en 2025, l’agrément sanitaire. Un dossier construit de zéro, la DDPP ne disposant d’aucun référentiel pour ce type de produit. « Ce projet est la preuve que l’économie circulaire n’est pas qu’un concept : c’est une réalité industrielle, créatrice d’emplois et de richesse », résume Justine Lecallier, sa directrice générale, qui vise un chiffre d’affaires triplé en 2026.
Appliqué à l’objet, le reconditionnement suit la même logique. Cette industrie du remplacement devient, doucement, une industrie de la prolongation de vie. À Saint-Malo, Labeko répare des micro-casques audio professionnels : 50 000 réparés en 2025, un chiffre d’affaires qui doit doubler en 2026, un effectif passé de 5 à 15 salariés en un an. Green-e et Phoner suivent une logique voisine sur l’électronique et le matériel informatique. Ailleurs, la mécanique change aussi de nature : Atelier Re-sourcé transforme des mobil-homes en fin de vie en modules d’habitat réutilisables, RétroPac applique une logique de rétrofit aux pompes à chaleur géothermiques, et PackGy remplace les compresseurs des usines agroalimentaires par ses machines thermodynamiques, sans reconstruire la salle des machines.
Une poignée de locomotives, une majorité de petites structures
Sur l’emploi, le tissu industriel bretillien raconte une histoire à deux vitesses. Le poids économique ne suit pas toujours le nombre d’entreprises.
Plus de 1 000 emplois sont déclarés sur le cœur historique de cette filière, avec, malgré tout, une médiane à 6 salariés seulement. Les 4 acteurs classés aéronautique-spatial (Cailabs, Unseenlabs, Osmos X, Planexus) à eux seuls en concentrent plus de 250, l’essentiel logé chez les deux premiers.
Ainsi, une dizaine d’entreprises comptent l’essentiel des effectifs : OKwind, Cailabs, Unseenlabs, Enensys, Kerlink, Gaïago, Aisprid, 3D-Tex, ou encore Stirweld. À elles seules, ces structures pèsent plus que les autres réunies.
Qu’est-ce que cela raconte ? Deux réalités à la fois. D’un côté, une majorité de petites structures encore en construction, et de l’autre, déjà quelques entreprises capables de peser sur l’emploi local à l’échelle d’une PME installée. Dans les couloirs du Poool on ne parle alors plus seulement d’intentions entrepreneuriales, mais de trajectoires de croissance.
Une startup industrielle ne choisit pas son territoire comme une startup SaaS
La géographie de l’industrie est une autre singularité de la filière : en Ille-et-Vilaine, elle dépasse largement les frontières rennaises.
Alors qu’une startup SaaS peut grandir avec quelques dizaines de mètres carrés de bureaux, une startup industrielle, elle, cherche du foncier, des ateliers, des fournisseurs, des laboratoires, des sous-traitants, des compétences techniques. Ce n’est pas le même cahier des charges d’implantation, et ça se voit sur la carte du département. Plus que les autres, cette filière est un enjeu de territoire, récemment illustré d’ailleurs avec le projet du Bâtiment 78 à la Janais.
Vitré illustre bien cette logique, et pas seulement par le foncier. Le Pays de Vitré affiche l’un des taux de chômage les plus bas de France (4,1 % fin 2025, contre 8,1 % au niveau national). Le socle industriel y est dense : agroalimentaire (Agromousquetaires, Lactalis), automobile (Cooper Standard), aéronautique, métallurgie, plasturgie, avec l’UIMM en appui sur la formation. Résultat d’une volonté politique portée depuis longtemps, qui attire aussi des entreprises venues d’ailleurs, on pense à Uboe (impression 3D), installée là en première implantation. La collectivité y ouvre bientôt un nouvel espace de 6 500 m², ancien site industriel protégé reconverti, avec salles blanches, salle coffre-fort et accès poids lourds.
C’est aussi sur ce territoire que l’association anime l’un de ses accompagnements les plus spécifiques : une communauté de l’innovation dédiée aux enjeux des industriels. La volonté de rester un territoire attractif pour la filière, les enjeux de l’IA sur les RH, et surtout la robotique, sont au cœur des discussions aujourd’hui, avec une exigence de souveraineté assumée. Robot made in France, vous avez dit ?
À Janzé, avec Circulegg, pourtant incubée à Paris, qui fait le choix de se rapprocher de son gisement de matière première. À Rennes, Cailabs construit route de Lorient un futur site industriel multi-niveaux, une forme d’industrialisation urbaine inédite, portée par le groupe Idec avec le soutien de Rennes Métropole.
Et puis Saint-Malo, où l’on retrouve une part de ce tissu industriel : Wekady, 3D-Tex, Gaïago, Loke Composite, Energy Observer, Aisprid, Globe for You, entre autres. On le racontait déjà à propos de l’écosystème malouin dans son ensemble.
Le vrai mur n’est plus l’innovation. C’est l’industrialisation.
Impossible d’aborder l’industrie sans parler de financement. Passer du prototype à la série suppose un besoin en fonds de roulement sans commune mesure avec une levée d’amorçage logicielle : acheter les composants, sécuriser l’approvisionnement, tenir les normes qualité, recruter des profils spécifiques (roboticiens, techniciens, experts supplychain).
Sur les 20 entreprises de l’écosystème ayant levé des fonds en 2025, 12 sont industrielles (83 millions d’euros, soit près de 70 % des montants levés). Et cet argent va où on l’attend : Aisprid (10 M€) monte en cadence ses robots agricoles ; Ostrea (5 M€) construit, près de Rennes, un site quarante fois plus grand que son atelier précédent ; Cailabs (57 M€) muscle ses capacités industrielles et sa chaîne d’approvisionnement, en parallèle de son projet « Première Usine » à Rennes.
On ne finance plus une idée, mais une capacité industrielle. Le métier n’est pas le même, les risques non plus. D’ailleurs, vous souvenez-vous du cas Ynsect, au niveau national ? Plusieurs centaines de millions d’euros levés, dérapage des coûts industriels, retards, pertes pour l’État et les investisseurs. Une histoire qui rappelle que ce qui marche en laboratoire ne marche pas toujours à l’échelle industrielle.
Aussi, un écosystème de soutien s’est petit à petit construit, avec des dispositifs publics spécifiques, comme celui de la « 1ère Usine » de Bpifrance, dont certaines entreprises du territoire ont pu bénéficier (Circulegg, Aisprid et Cailabs). À une échelle plus locale, ce même écosystème s’est aussi structuré, dès 2018, autour d’une bannière commune : la Breizh Fab, portée par la Région Bretagne, l’État et les CCI bretonnes. Pas un guichet de subventions, mais la mise en commun de dispositifs jusque-là dispersés. Résultat : 405 TPE-PMI accompagnées en cinq ans.
Produire ici pour dépendre moins d’ailleurs
Sous la diversité des secteurs, une même question traverse la plupart de ces entreprises : comment produire ici ce qu’on allait chercher ailleurs hier ? Agriloops en fait une question d’autonomie alimentaire. Ostrea, d’autonomie de matières premières. Cailabs, d’autonomie technologique.
Mais l’autonomie territoriale derrière cette réindustrialisation ne peut pas reposer sur le seul levier de fonds publics. Le budget 2026 vient d’ailleurs de le rappeler : l’enveloppe France 2030, qui a largement porté la dynamique observée depuis 2022, a été amputée de 1,1 milliard d’euros sur les 5,5 initialement prévus. Ce levier public, aussi déterminant soit-il, se révèle plus friable qu’on ne le pense dès que la rigueur budgétaire s’installe.
Reste alors d’autres collaborations à dessiner, du côté d’acteurs économiques du territoire moins spontanément associés à la réindustrialisation : les ETI par exemple. Premier client industriel, sous-traitance croisée, mise à disposition d’un plateau technique, prise de participation, ces groupes disposent de capacités de production et de trésorerie que les jeunes entreprises industrielles n’ont pas encore.
En résumé
- 87 entreprises industrielles recensées dans le mapping 2026, soit un peu plus d’une startup ou scaleup sur cinq (21 %) de l’écosystème French Tech Rennes Saint-Malo.
- 3 familles bien distinctes : celles qui fabriquent, celles qui outillent les autres pour produire, celles à la frontière de la deeptech.
- Un tissu plus mûr qu’il n’y paraît (8 ans d’âge moyen pour les entreprises strictement industrielles), signe de consolidation plus que d’émergence.
- Une poignée de locomotives (Cailabs, Groupe OKwind, Unseenlabs…) concentre l’essentiel des emplois ; la majorité des structures reste petite, encore en construction.
- Une dynamique bien réelle : reconditionnement et valorisation de déchets (Circul’Egg, Labeko..) deviennent une industrie à part entière.
- Une géographie qui dépasse largement Rennes (Vitré, Janzé, Saint-Malo…) et un nouveau mur à franchir, au-delà de l’innovation, l’industrialisation elle-même.
- Une autonomie territoriale qui ne peut reposer sur les seuls fonds publics. Les ETI locales dessinent un relais de collaboration encore à construire.