Après 13 mois d’expérimentation, Justine Lecallier, Directrice Générale de Circul’Egg, et Tristan Lorandel, Directeur Général de la société Œuf du Breil, reviennent sur cette aventure technique et humaine soutenue par le LAB Rennes Saint-Malo, qui a permis de créer une filière économique vertueuse et de prouver que l’économie circulaire peut devenir une réalité industrielle.
En 2024, Le Poool annonçait le début d’une expérimentation audacieuse : Circul’Egg, une entreprise spécialisée dans la valorisation des co-produits de l’industrie ovoproduit, s’associait à Œuf du Breil, l’un des principaux acteurs français de la production d’ovoproduit, pour transformer la membrane d’œuf – jusqu’alors considérée comme un biodéchet – en une denrée alimentaire à haute valeur ajoutée. L’expérimentation s’est étendue sur 13 mois, le temps de stabiliser un procédé industriel inédit et d’obtenir l’agrément sanitaire nécessaire.
Zoom sur le projet : valoriser un déchet méconnu
Chaque année, des milliers de tonnes de membranes d’œufs sont jetées ou sous-valorisées en France. Pourtant, ces membranes possèdent des propriétés nutritionnelles et fonctionnelles exceptionnelles. Circul’Egg a développé un procédé unique pour les séparer de la coquille, purifier et transformer en un ingrédient alimentaire de qualité, répondant aux normes sanitaires les plus strictes.
Justine Lecallier, Directrice Générale de Circul’Egg : La membrane d’œuf est un co-produit riche en protéines dont le collagène, l’élastine et en acide hyaluronique, mais elle était jusqu’ici considérée comme un déchet. Notre objectif était de lui donner une seconde vie, en la transformant en un ingrédient alimentaire premium.
Choisir un expérimentateur adapté et réactif n’est pas toujours facile, et pour un industriel cela peut être une contrainte à absorber en plus de l’activité. Comment Circul’Egg et Œuf du Breil vous êtes-vous retrouvés sur ce projet?
Justine Lecallier, Circul’Egg : Œuf du Breil était le partenaire idéal pour plusieurs raisons. D’abord, c’est une entreprise familiale reconnue pour sa rigueur technique et son engagement dans la qualité. Ensuite, leur volume de production – environ 4 000 tonnes de coquilles d’oeuf par an – nous offrait une matière première suffisante pour tester notre procédé à grande échelle. Leur proximité géographique avec notre site de Janzé a facilité la logistique et les échanges. Et enfin, nous avions les mêmes interlocuteurs à la DDPP, l’autorité sanitaire qui délivre l’agrément.
Tristan Lorandel, Œuf du Breil : De notre côté, nous cherchions à valoriser nos co-produits et à réduire notre impact environnemental. La proposition de Circul’Egg arrivait à point nommé : elle nous permettait de transformer un déchet en une nouvelle source de revenus potentielle et limiter un coût de gestion du déchet, tout en participant à une démarche d’économie circulaire.
Pour chacun de vous, quels étaient les enjeux de cette expérimentation ?
Pour Circul’Egg : un défi technique et réglementaire. Nos enjeux étaient multiples. D’abord, il fallait stabiliser notre processus de production pour obtenir une membrane pure, conforme aux attentes clients et aux normes sanitaires . Ensuite, nous devions créer une filière logistique capable de collecter, transporter et traiter la membrane dans des conditions sanitaires irréprochables. Enfin, le plus gros défi était d’obtenir l’agréments sanitaire nécessaire pour produire et commercialiser notre produit pour l’alimentation humaine. »
Pour Œuf du Breil : une opportunité économique et environnementale. Jusqu’à présent, la membrane d’œuf n’était pas reconnue comme une denrée alimentaire. Nous avons dû convaincre les autorités sanitaires de sa qualité, en partant de zéro. C’était un vrai challenge, mais aussi une opportunité de montrer que l’innovation peut créer de la valeur à partir de déchets. Pour nous, l’enjeu était double. D’un côté, nous voulions valoriser un co-produit qui représentait un coût de gestion. De l’autre, nous souhaitions participer à une filière innovante, qui pourrait à terme générer des revenus supplémentaires avec un partage de la valeur avec Circul’Egg. Nous étions aussi très sensibles à l’aspect environnemental. En participant à ce projet, nous réduisions notre empreinte carbone et nous positionnions comme un acteur engagé dans l’économie circulaire.
Quelles ont été les étapes de l’expérimentation ?
Phase 1 : Construction d’une zone de production aux normes alimentaires
La première étape a été d’aménager un espace dédié sur notre site de Janzé. Nous avons installé des cloisons, un sas hygiène, une chambre froide, et un réseau d’air ventilé indépendant. L’objectif était de créer un environnement conforme aux normes alimentaires, pour garantir la qualité de notre produit. Cette phase a été cruciale, car elle nous a permis de démontrer aux autorités sanitaires que nous maîtrisions parfaitement les conditions de production.
Phase 2 : Mise en place d’une logistique adaptée
En parallèle, nous avons travaillé avec Œuf du Breil pour structurer un flux logistique précis. Nous avons mis en place un planning de prélèvement coquilles d’œufs agrées compatibles avec une production agroalimentaire humain, choisi un transporteur agréé pour le transport à température contrôlée, et rédigé un cahier des charges strict pour garantir la traçabilité et la qualité de la matière première. La logistique a été l’un des points les plus complexes. Il fallait synchroniser parfaitement la collecte, le transport et le traitement pour respecter les contraintes sanitaires.
Tristan Lorandel, Œuf du Breil : De notre côté, nous avons dû adapter nos processus pour séparer et stocker les coquilles d’œufs à destination de l’alimentation humaine, dans des conditions optimales. Cela a demandé une bonne coordination entre nos équipes et celles de Circul’Egg.
Phase 3 : Obtention de l’agrément sanitaire
Justine Lecallier, Circul’Egg : Le troisième défi a été d’obtenir l’agrément alimentaire. Nous avons déposé notre dossier en avril 2025, après avoir stabilisé notre processus de purification. La DDPP ne disposait d’aucun référentiel pour ce type de produit, donc nous avons dû co-construire un dossier complet pour prouver la qualité alimentaire de notre membrane. Nous avons obtenu un agrément provisoire pour une durée de 3 mois dans un premier temps, ce qui nous a permis de lancer les premières productions. Aujourd’hui, nous sommes fiers d’annoncer l’obtention de l’agrément définitif sur notre site de Janzé en Bretagne.
Phase 4 : Optimisation du processus de production
Justine Lecallier, Circul’Egg : Enfin, nous avons pu produire nos premiers lots – dès septembre 2025. Cette phase nous a permis d’identifier les axes d’amélioration pour augmenter les volumes et optimiser la logistique. Nous avons appris énormément sur le comportement physico-chimique de la membrane et sur les conditions optimales de production. Ces enseignements nous seront précieux pour passer à l’échelle industrielle. »
Que vous a révélé l’expérimentation sur la solution et ses utilisateurs ?
Justine Lecallier, Circul’Egg :
L’expérimentation nous a confirmé que notre procédé était viable sur le plan technique. Nous avons atteint le niveau de pureté souhaité et obtenu notre premier agrément alimentaire. Cela valide notre approche et ouvre la voie à une production à grande échelle.
Nous avons aussi découvert que nos clients étaient très intéressés par une membrane d’œuf française, tracée et de qualité. Ce projet montre que nous pouvons relocaliser cette production en France, avec un bilan carbone optimisé.
Pour nous, cette expérimentation a été l’occasion de mieux comprendre les attentes de nos partenaires industriels. Ils recherchent des produits traçables, durables et économiques. La membrane d’œuf répond parfaitement à ces critères.
Enfin, nous avons confirmé les bénéfices environnementaux de notre solution. En transformant un déchet en ressource, nous réduisons l’impact carbone de la filière ovoproduit et nous créons une économie circulaire vertueuse.
Quelles difficultés avez-vous rencontrées dans la mise en œuvre de votre projet ?
Justine Lecallier, Circul’Egg : Les principales difficultés ont été la stabilisation du processus de production et l’obtention de l’agrément sanitaire. Nous avons dû démontrer que notre membrane était bien un ingrédient agrée pour la nutrition humaine alors qu’elle était jusqu’ici classée comme sous-produit animaux de catégorie 3 , interdit pour la consommation humaine. Cela a demandé beaucoup de temps et d’échanges avec les autorités sanitaires à toutes les échelles jusqu’à la Commission Européenne.
Tristan Lorandel, Œuf du Breil : De notre côté, nous avons dû adapter nos processus pour séparer et stocker les coquilles d’œufs aptes à être transformées pour l’alimentation humaine, dans des conditions optimales. Cela a demandé un effort d’organisation, mais cela en valait la peine. Un autre défi a été la logistique. Cela a nécessité une coordination avec le transporteur et Circul’Egg.
Justine Lecallier, Circul’Egg : Enfin, nous avons dû séparer physiquement les flux « food » et « non food » sur notre site, qui n’avait pas été conçu initialement pour gérer deux types de production. Nous avons trouvé des solutions pour garantir la conformité de notre produit tout en respectant les contraintes sanitaires pour les deux produits.
Maintenant que l’expérimentation est terminée, pouvez-vous nous expliquer en quoi elle a été bénéfique ?
Justine Lecallier, Circul’Egg : Cette expérimentation a été bénéfique à plusieurs niveaux. D’abord, elle nous a permis de valider notre procédé technique et d’obtenir l’ agrément nécessaire pour commercialiser notre produit. Ensuite, elle nous a ouvert les portes d’un marché prometteur : nous avons déjà renforcé notre présence sur le marché de la nutraceutique, avec plus d’une cinquante de produit fini contenant de la membrane déjà sur le marché. Enfin, ce projet nous a permis de créer une filière économique vertueuse, bénéfique pour tous les acteurs impliqués. Pour nous, c’est une nouvelle source de revenus. Pour les ovoproducteurs, c’est une valorisation de leurs co-produits. Et pour les consommateurs, c’est un ingrédient à très haute valeur ajoutée, efficace cliniquement, naturel, traçable et durable.
Tristan Lorandel, Œuf du Breil : Pour Œuf du Breil, cette collaboration a été très positive. Non seulement nous avons pu valoriser un déchet, mais nous évitions aussi un coût de non valorisation. De plus, ce projet s’inscrit parfaitement dans notre démarche RSE et renforce notre image d’entreprise engagée dans l’économie circulaire.
Justine Lecallier, Circul’Egg : À terme, nous envisageons même de proposer une membrane, source de collagène, élastine, bio, qui n’existe pas encore sur le marché. Cela ouvrirait de nouvelles opportunités pour nos clients et renforcerait notre positionnement sur le marché des ingrédients naturels. »
Quelles sont les retombées économiques de l’expérimentation pour Circul’Egg ?
Justine Lecallier, Circul’Egg : L’expérimentation a eu un impact très positif sur notre développement. Nous avons déjà embauché 2 personnes pendant le projet – un opérateur de production en CDI et deux stagiaires – et nous prévoyons d’en recruter 3 de plus d’ici 2027. Sur le plan commercial, nous visons en 2026, de tripler notre chiffre d’affaires 2025. Nous avons aussi signé des partenariats avec les 5 principaux ovo producteurs français, ce qui nous garantit un approvisionnement stable et de qualité. Enfin, ce projet nous a permis de créer une filière économique innovante, qui génère de la valeur pour tous les acteurs. Pour les ovoproducteurs, cela représente une opportunité de valoriser leurs co-produits. Pour nous, c’est une opportunité de développer un produit unique, avec un fort potentiel de croissance.
L’accompagnement du Poool et du LAB Rennes Saint-Malo a-t-il correspondu à vos attentes ?
Justine Lecallier, Circul’Egg : Le LAB Rennes Saint-Malo a joué un rôle clé dans la réussite de ce projet. Leur accompagnement nous a permis de structurer notre démarche, de mettre en relation avec des partenaires industriels et de bénéficier d’un cadre flexible pour ajuster notre projet en fonction des réalités terrain. Les réunions de suivi organisées par le LAB ont été très utiles pour maintenir un bon niveau de communication entre toutes les parties prenantes. Leur expertise en matière d’innovation nous a aidés à surmonter les obstacles et à avancer sereinement. Nous attribuons une note de 9/10 à ce dispositif. Une suggestion pour l’améliorer : la mise en place d’une communauté de sponsors ou de mentors pourrait aider à résoudre plus rapidement des problématiques spécifiques, comme l’obtention d’un agrément pour un nouveau produit alimentaire. Pour nous, le LAB a été un véritable accélérateur. Grâce à eux, nous avons pu gagner du temps, accéder à des ressources et bénéficier d’un réseau qui nous a ouvert des portes.
Conclusion : une expérimentation transformatrice pour l’économie circulaire
L’expérimentation menée par Circul’Egg et Œuf du Breil montre comment l’innovation peut créer de la valeur à partir de déchets, tout en répondant à des enjeux sanitaires et environnementaux majeurs. Grâce au soutien du LAB Rennes Saint-Malo, les deux entreprises ont pu :
- Valider un procédé industriel inédit.
- Obtenir l’agrément nécessaire pour commercialiser la membrane d’œuf.
- Créer une filière économique vertueuse, bénéfique pour tous les acteurs impliqués.
« Ce projet est la preuve que l’économie circulaire n’est pas qu’un concept : c’est une réalité industrielle, créatrice d’emplois et de richesse. »
Justine Lecallier, Circul’Egg
« Pour nous, c’est une belle aventure humaine et technique, qui nous a permis de valoriser un déchet et de participer à une économie plus durable. »
Tristan Lorandel, Œuf du Breil