À l’échelle de sa population, Saint-Malo Agglomération n’a rien d’une petite joueuse. Le territoire compte 87 000 habitants, dont Saint-Malo, ville centre, qui en recense 48 000. Dans cet espace, le Poool relève 46 startups et entreprises innovantes, parmi les 435 du mapping d’Ille-et-Vilaine. Un écosystème générant 400 à 500 emplois sur le territoire.
À regarder de plus près les profils des startups malouines, ce ne sont pas forcément des structures entièrement “locales”, mais des entreprises qui s’ancrent à Saint-Malo, tout en distribuant leurs fonctions, leurs recrutements et parfois leurs forces commerciales entre Saint-Malo, Rennes et Paris. Évidemment, dans ce constat, le Covid a aussi joué comme accélérateur résidentiel, avec plusieurs fondateurs et fondatrices venus s’installer sur la côte bretonne.
Et si, à première vue, Saint-Malo n’a pas les volumes de Rennes, un chiffre retient notre attention : sur les 14 entreprises ayant franchi le jalon du product market fit (ayant trouvé leur marché) dans le parcours Ambition entre 2025 et 2026, 7 sont malouines. Le genre de signal qui montre que l’écosystème de Saint-Malo ne se contente pas de se développer, il semble accélérer la maturation de ses entreprises.
Pour le comprendre, on est revenu sur les grands marqueurs qui ont dessiné les spécificités de cet écosystème.
Bien avant les startups, Saint-Malo savait déjà regarder au large
Pour comprendre la dynamique entrepreneuriale d’aujourd’hui, il faut remonter quelques décennies avant la naissance d’un écosystème de startups.
Saint-Malo s’est construit autour du commerce, de la navigation, des échanges internationaux. Une ville tournée vers l’extérieur par nécessité autant que par culture. Le territoire a appris très tôt à penser loin de son marché local, ce qui, dans le monde des startups, n’est pas exactement un défaut.
Cette culture économique irrigue encore le territoire. Elle se retrouve dans des groupes comme Roullier, qui réalise 76 % de son activité à l’international et a fait de l’innovation un pilier de son développement, avec un Centre mondial de l’innovation implanté à Saint-Malo depuis 2015. Elle se lit aussi depuis dans les trajectoires des startups locales, comme Famileo avec 65 coéquipiers, née à Saint-Malo et aujourd’hui également basée à Barcelone.
Un écosystème construit par couches successives
Saint-Malo n’a pas connu son « moment startup ». L’écosystème s’est construit progressivement, porté par une volonté politique constante de l’agglomération. De la stratégie d’innovation autour de la zone Atalante, au partenariat avec Rennes Atalante dès 2005, à la pépinière Odyssée, au concours Étonnants créateurs, mais aussi au label French Tech (aujourd’hui relabellisée pour 2026-2028), et avec lui les dispositifs d’accompagnement du Poool, le territoire s’est doté d’un socle, d’outils, et d’habitudes de coopération.
Cette stratégie a fait émerger un véritable environnement entrepreneurial où des grands groupes, startups, acteurs de l’accompagnement, de la recherche, de l’expérimentation, jusqu’au coworking, fonctionnent de manière complémentaire. Elle nourrit aussi une dynamique de renouvellement entrepreneurial dans laquelle d’anciens cadres ou collaborateurs d’entreprises comme Roullier créent à leur tour leur startup, réinjectant dans l’écosystème leur expérience, leurs réseaux et leur connaissance des marchés.
Les trois moteurs qui racontent vraiment Saint-Malo
L’agri-agro réinventée
S’il fallait identifier la colonne vertébrale économique de Saint-Malo, ce serait probablement celle-ci.
Le territoire voit émerger une nouvelle génération d’entreprises qui croisent agriculture, robotique, intelligence artificielle et biotechnologies. Aisprid, par exemple, développe des robots autonomes pour les producteurs de tomates et accélère aujourd’hui son industrialisation à l’international. Une ingénierie testée avec les producteurs, au plus près du terrain, qui l’inscrit dans une logique d’industrialisation et d’export. De son côté, Biom InnoV mise sur le biocontrôle et les « médicaments verts » pour les plantes. Nous voyons aussi Romanesco concevoir son enjambeur électrique destiné aux maraîchers, tandis que Agwi et Argona tech explorent respectivement la nutrition végétale et les biotechnologies.
Au-delà de la diversité des projets, une même logique se dessine, celle de transformer un savoir-faire industriel historique en innovations capables de répondre aux nouveaux enjeux agricoles et environnementaux.
Santé, biotech : une filière plus discrète, mais bien là
La santé et la biotech occupent une place plus discrète dans le récit local. Pourtant, le tissu entrepreneurial y est particulièrement dense.
Avatar Medical (imagerie médicale), Parean (phénotypage immunitaire), C.RIS Pharma (développement préclinique), Viabeez (plateforme de rdv), ou encore Pleinia (santé mentale en entreprise), adressent des marchés très différents, de la donnée de santé aux usages numériques, en passant par les biotechnologies.
En développant plusieurs domaines d’expertise plutôt qu’une spécialisation unique, Saint-Malo construit un écosystème moins dépendant des cycles d’une seule filière et capable de saisir les opportunités de marchés complémentaires.
Le numérique et les logiciels métiers
C’est peut-être le moteur le moins visible. Et pourtant, il éclaire particulièrement cette donnée du product market fit.
Maestro, l’assistant de gestion pour les notaires, Angel et ses agent IA, Adesio et son logiciel de mise en relation autour des composants électroniques, Share Heritage la plateforme de gestion de patrimoine, Alcyconie sur la gestion de crise cyber, etc. Toutes ont un point commun : elles développent des logiciels B2B répondant à des besoins métiers très identifiés. Ces entreprises savent pour qui elles construisent, et pourquoi. Cette proximité avec les usages réduit le risque produit, accélère la validation commerciale et facilite l’accès au marché.
Financer la prochaine étape
Une autre caractéristique se dégage de l’écosystème malouin : la forte proportion de projets portés par des ingénieurs et des chercheurs. Ici, l’enjeu est de financer plusieurs années de R&D, puis l’industrialisation et le passage à l’échelle. Ces trajectoires demandent du temps, des capitaux et des partenaires capables d’accompagner leur développement.
AISPRID en est une illustration avec sa levée de 10 millions d’euros réalisée en 2025 pour accélérer l’industrialisation de son robot agricole autonome et son déploiement à l’international.
À mesure qu’elles grandissent, les entreprises malouines élargissent naturellement leur terrain de jeu. Si Saint-Malo reste leur ancrage, elles vont chercher ailleurs les ressources nécessaires à leur croissance : investisseurs, partenaires industriels, talents ou premiers grands clients.
C’est précisément ce qu’a révélé cette édition de Start-up on the Beach. Cette année, les 35 startups présentes portent plus de 49 millions d’euros de besoins en financement. Les plus gros volumes se concentrent dans la cyber (10 M€), le spatial (5 M€), la deeptech défense (4 M€), l’énergie (3,5 M€), l’agritech (3 M€) et les logiciels (3 M€).
Parmi elles, 7 startups du bassin malouin illustrent parfaitement le profil de l’écosystème local :
- Biom InnoV (3 M€) : biotechnologies agricoles ;
- UNDA (1,5 M€) : énergie maritime ;
- Pleinia (0,8 M€) : santé mentale ;
- BioDecap (0,5 M€) : procédé industriel laser ;
- Share Heritage (0,35 M€) : logiciel de gestion patrimoniale.
Le constat ? On observe que les besoins de financement reflètent les spécialisations du territoire. Agriculture, santé, logiciels et désormais maritime. Ces startups malouines visent à financer leur industrialisation, leurs certifications, leur développement international ou leur déploiement commercial. C’est à cette étape, importante, que se joue aujourd’hui la croissance de l’écosystème.
Le vrai défi de demain se joue peut-être sur la mer
Voilà probablement le paradoxe le plus intéressant de l’écosystème malouin.
Saint-Malo est une marque mondiale. Depuis près d’un demi-siècle, la Route du Rhum fait rayonner la ville bien au-delà des frontières françaises. Elle offre au territoire une visibilité exceptionnelle auprès des industriels, des grands groupes, des investisseurs et du grand public.
Pourtant, cette puissance symbolique ne s’est pas tout de suite transformée en filière entrepreneuriale. Depuis une quinzaine d’années, plusieurs initiatives ont vu le jour dans les capteurs embarqués, l’électronique, les équipements nautiques, la conchyliculture ou les nouvelles motorisations avec des startups comme Seatronic, Atout Nautic, Energy Observer, Loke Composite, ou encore Cutback Sport. Certaines ont trouvé leur marché, d’autres n’ont pas dépassé le stade de l’expérimentation.
C’est sur ce terrain que les acteurs locaux souhaitent désormais concentrer leurs efforts. Soutenue par Saint-Malo Agglomération, la filière commence à se structurer autour d’une ambition : transformer un avantage d’image en avantage économique. UNDA en incarne l’une des premières illustrations avec son navire autonome propulsé par l’énergie des vagues, déjà distingué par plusieurs prix un an seulement après sa création.
Dans ce contexte, la Route du Rhum, plus qu’un symbole, peut devenir un levier pour connecter grands acteurs maritimes, ingénieurs et startups. Le village 2026 accueillera d’ailleurs des partenaires installés de longue date dans le paysage maritime, comme Brittany Ferries, présente à Saint-Malo depuis 1976.
C’est peut-être là que s’écrira le prochain chapitre de l’écosystème malouin.
En résumé
Les startups naissent à Saint-Malo, mais surtout, l’écosystème semble permettre l’émergence de projets assez proches du terrain et assez bien connectés pour franchir un cap rapidement. Très vite, les entreprises malouines regardent hors du bassin local pour recruter, vendre et grandir. Et, ce n’est sans doute pas un hasard si l’international est au cœur des discussions des fondateurs et fondatrices malouin.e.s.